lettres de galice (1)

Sans doute m’aura-t-il fallu franchir quelques collines et traverser des marigots, éviter des écueils et calculer le rythme des marées, gravir des promontoires de grès et dévaler des pentes de granit mais me voici, de nouveau, d’un finis-terrae parfois couvert de brumes, parmi vous. Depuis onze ans, c’est là que se cachent mes étés. Et en onze ans, par le miracle ou le désastre (ai-je le droit de me prononcer ?) de fabuleuses subventions européennes, des siècles viennent d’être abolis. Aussi me voilà « connectée », mot impensable il y a peu.
C’est de Galice, donc, que je vous écris. Très loin de Saint Jacques de Compostelle, loin de tous les chemins, du bout du monde.
Ici les femmes ont des chapeaux de paille et portent sur leurs vêtements noirs des tabliers gris à carreaux qu’on pouvait acheter, il y a encore deux ans, au milieu d’un fatras de lames de couteaux et de haches forgées à la main, au gitan tout droit sorti d’un conte de Cunqueiro qui tenait l’unique étalage du marché et qui a dû mourir comme est mort aujourd’hui le vieux marin qui me racontait en rigolant « sa » guerre d’Espagne… celle que je ne voulais pas entendre, bien sûr, le marché noir et les saloperies.
Ici, c’est à la houe que les femmes de tous âges travaillent la terre. Les lopins sont parfois suspendus au-dessus de la mer et les jardins ne se nomment pas « jardins ». Ici, pas de trace d’un Eden où tout ne serait qu’ordre et beauté… on trime à genoux, pour manger, et on garde soigneusement la semence pour les prochaines récoltes. A certaines heures, quand l’eau se retire parfois si bas qu’on n’en devine plus la couleur, les mêmes femmes vont dans les rochers arracher quelques moules qui serviront d’appâts, et elles reviennent lentement, courbées sur l’estran…
La plage, en forme de coquillage, est protégée par une presqu’île couverte de bruyères et de genêt scorpion, des vaches y paissent librement, s’y régalant aussi de marguerites, de centaurée bleue, d’achillée et d’origan vert, oréganum virens, bien meilleur que le nôtre. Leur lait comme leur viande sont incomparables… bien sûr, un vent de civilisation les a finalement labellisées ternera gallega et les gens d’ici ne parviennent plus à s’en offrir.
On appelle la presqu’île « le castro »parce qu’on y a trouvé les ruines d’une construction celte qui n’a cependant rien de militaire : ici, tous les promontoires qui furent habités dans des temps légendaires se nomment ainsi et leurs ruines sont circulaires. Au sommet du castro, donc, on devine une croix et la chapelle où sont gravés, année après année les noms des naufragés. Car si tout a l’air paisible il faut savoir que c’est ici le dernier havre, sous le point septentrional de la ligne de côtes de la péninsule ibérique, là où la plateforme continentale bascule en falaises vertigineuses de la mer cantabrique pour plonger dans l’océan atlantique.
C’est ici que commence la redoutable Côte de la Mort.
Je vous retrouverai à la prochaine connexion…