aujourd'hui, ce sera long, camarades!
Nous évoquions, hier, sur skype, la dispersion dans laquelle nous vivions la longue crise dans laquelle l'école et la société sont plongées, la presque impossibilité de réfléchir collectivement à des transformations dont nous ne comprenons pas ou n'acceptons pas les objectifs et l'énorme malaise quotidien ("le malaise sans la civilisation" comme disait Assouline quelque part sur son blog...).
Très honnêtement, moi non plus, seule dans mon coin, je n'arrive pas à penser le chambardement que nous vivons depuis un moment, je le subis, je n'en vois pas la fin, et en même temps, j'ai horreur de le ressasser, donc je fuis les râleurs, autrement dit : "mes collègues". Nous devons être nombreux dans ce cas, renvoyés à notre impuissance, peu à peu détournés de ce qui nous tenait à coeur et nous prenait au ventre dans notre métier. C'est le sauve-qui-peut dont chacun s'accommode en s'inventant une "autre vie, ailleurs" (ailleurs que dans le boulot). La différence avec cet "autrefois" que nous idéalisons sans doute, c'est que cette autre vie, nous l'avions déjà, mais "à l'époque", elle venait enrichir et dynamiser notre boulot, elle entrait en synergie avec toutes ces heures, ces semaines, ces années que nous passions au boulot.
Toute seule, je le répète, je ne pense rien qui vaille, parce que je ne pense rien qui conduise à l'action, or, être "dans" le monde et être "au" monde sans agir nous ampute d'une part de notre humanité... mais, tout de même, essayons de ne pas renoncer.
Alors voilà, je vais vous livrer en vrac des trucs d'intello, ceux auxquels je m'accroche pour survivre sans déjanter, parce que, comme à vous, il me faut un peu d'espoir pour continuer, et l'espoir, c'est pas toujours très concret, vous savez, faut bien rêver un peu, ça commence même par là, je crois.
Amenée à travailler la littérature, je propose parfois aux étudiants l'analyse ou simplement la lecture (pour le plaisir) des chapitres de la deuxième partie du Don Quichotte consacrés au gouvernement de Sancho, l'illettré, le serviteur. Le Quichotte est (presque) mon livre de chevet, j'en tire une source inépuisable de réflexion et de rêverie. Je vous explique en deux mots la situation : pour que Sancho suive don Quichotte dans ses aventures à la mords-moi-le-noeud (cette fois pas de majuscule à don, ce n'est pas le titre du bouquin), ce dernier lui fait miroiter une récompense, le gouvernement d'une île. Récompense qui, dans la première partie, pas plus que le gouvernement des cieux ou les cinquante houris d'Allah ou le wallala, n'arrive évidemment jamais, à tel point que Sancho, pas si bête et qui a compris qu'il fallait rompre avec des relations d'un autre âge où le serviteur suivait sans broncher son maître contre "amour" et "protection", finit par réclamer un salaire. Un salaire, vous vous rendez compte du scandale pour don Quichotte! C'est à ce point critique de la deuxième partie du bouquin que débarquent les Ducs. Les Ducs ont lu la première partie du Don Quichotte (voilà un procédé littéraire sur lequel il faudrait méditer...) et savent que Sancho attend sa récompense. Ils décident de se payer une bonne tranche de rigolade et organisent une immense mise en scène dans laquelle ils intronisent Sancho, ce cul terreux tout juste bon à garder les pourceaux et lui offrent d'être gouverneur de l'île de Barataria, pour voir... (le nom de l'île est tout un programme, je vous en parlerai une autre fois, si vous voulez.).
Et là, surprise, lorsque Sancho prend le gouvernement de Barataria, il ne se laisse pas fasciner par les belles paroles du Duc. Le Duc veut le prendre au piège de sa cupidité et de sa convoitise : il ne lui parle que de beaux vêtements, de bonne chère, bref de tout l'aspect somptuaire du pouvoir (ça ne vous rappelle rien?). Ce passage est un véritable anti-miroir des princes, une caricature de ces ouvrages où un précepteur prodiguait des conseils aux futurs princes, et les paroles du Duc vident le pouvoir de sa vraie substance. Sancho qui pouvait offrir des perles à sa femme (elle change deux ou trois fois de nom au cours du roman...c'est bizarre, non?), trouver un super mari à sa fille, s'en foutre lui-même plein la lampe, Sancho ne marche pas. Non, Sancho, celui qui ne pensait qu'à son confort, à sa récompense, Sancho le matérialiste égoïste, l'antithèse de l'idéaliste don Quichotte (un vrai terroriste parfois...) se met à réfléchir au bien qu'il pourrait faire : il veut être un bon gouverneur. Il cherche une fin, un objectif à son pouvoir : le bien. Et seul don Quichotte, avec gravité, saura avoir avec lui une conversation qui le conduise à réfléchir à cette fin : le bon, le vrai, le juste. Et Sancho trouve, dans les circonstances et les contingences, dans la situation de crise qui échappe même aux Ducs, le moyen de ne pas perdre ce cap de justice.
Et maintenant, quoi? Eh ben, j'sais pas, à vot'tour de dire quêqu'chose, quoi... et après ça, on fait quoi?
Juste pour finir, ce mot entendu il y a longtemps, prononcé par un acteur du festival off d'Avignon, un "immigré" de surcroît : "la culture, c'est pas un héritage, c'est une conquête". Alors, ne les laissons pas faire de la culture cette chose dont n'héritent que ceux qui sont bien nés.